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(Contribution) Notes sur la vie de Serigne Moussa Ka Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

 Introduction
Les écrits de Serigne Moussa Kâ sont plus connus que leur auteur. En outre, beaucoup d’historiens se sont trompés de façon très grave sur ce personnage tant du point de vue de ses origines que du point de vue  de sa formation intellectuelle  d’homme des lettres. En effet, d’aucuns disent que Moussa Kâ est un Peulh à qui Serigne Touba a transmis un savoir incommensurable ; d’autres le taxent d’analphabète sans formation qui a disposé de son savoir de façon mystique.  Pourtant, il n’en est rien du tout et les lignes qui suivent le prouveront assez clairement. Serigne Thierno Ly, un disciple et compagnon de Moussa Kâ que nous avons rencontré  à Yagne Kâ, à environ moins de sept kilomètres de Touba, nous a largement édifié sur la biographie et la bibliographie de Moussa Kâ tout en nous confiant (entretien du 14-06-2002) qu’il regrette amèrement la sortie d’une cassette  sur le marché dans laquelle un conférencier a longuement épilogué de manière fausse sur la généalogie de son maître. Il nous confia : 

 Dommage que j’aie tout fait pour voir ce conférencier mal éclairé en vain… Ce qui me touche le plus c’est le fait qu’il ait soutenu que «notre Moussa Kâ » fut un Peuhl qui vendait de la cola et qui, ayant rencontré Khadimou Rassoul, fut éclairé et commença de manière immédiate à composer des vers bien qu’il fût analphabète …Cet individu méconnaît «notre Moussa Kâ» et a commis un grand péché car   notre Moussa Kâ fut un parfait océan de savoir …et j’en passe !
Au fait, Thierno Ly a eu raison de s’indigner étant donné que le poète que nous  étudions était si  prolixe  qu’il ne  pouvait être qu’un  grand  intellectuel. Si les gens le déjugent aujourd’hui à ce point c’est peut-être parce qu’il écrivait dans sa langue des chants de style populaire et théâtral, tel son contemporain Senghor avec ses rythmes africains dans sa poésie d’expression française. Cependant les intellectuels tenants du wolofal voient en lui «un océan » qui a surpassé et dépassé le pionnier du wolofal Madiakhaté Kalla. Il a traduit, interprété les écrits de Serigne Touba pour que le profane les comprenne d’une part et a, d’autre part, créé des textes pour enseigner l’Islam et les vertus des saints qui selon lui sont les seules références de sa génération qu’il a qualifiée dans « Xarnu bi » de perdue et d’égarée.
I. Eléments biographiques
Les éléments biographiques dont nous ferons étalage ici tourneront de fort belle manière autour de la généalogie et de la formation du poète que l’école mouride a vu naître à la fin du 19e siècle et qui a fortement marqué aussi bien cette école que son époque et la postérité par son œuvre à la fois gigantesque et monumentale. Tout d’abord, permettrons-nous de parler de sa vie de sa  naissance à sa rencontre avec son maître Serigne Touba, le père du Mouridisme.
A. De la naissance à la rencontre avec Bamba
Serigne Moussa Kâ qui se fait appeler , à l’image du prophète Moïse ( Moussa en arabe ), « Moussa Kalliimu Lahi Xadimal Xadiimi » c’est-à-dire « Moïse la parole de Dieu , disciple du serviteur des serviteurs » est né en 1891 à Ndill-gui , un village situé à une dizaine de kilomètres de Touba , non loin de M’backé. Avec la montée en puissance du Mouridisme, Ndill-gui est devenu Touba Ndill-gui, nom donné par le troisième calife de Serigne Touba, Serigne Abdou Lahat M’backé, au village islamique séculaire. Déjà son père Ousmane Kâ que Serigne Touba surnommait affectueusement Modou Ngagne y animait une école coranique  et dispensa à son fils Moussa l’enseignement de base jusqu’au tafsiir c’est-à-dire la capacité de mémoriser et de traduire le Coran. Après cette formation et  le dépôt d’un exemplaire du Coran écrit de sa main en guise de mémoire de fin d’études, le jeune, très jeune Moussa se rendit à Diourbel auprès de Serigne Touba assigné à résidence dans cette ville par l’administration coloniale française pour y apprendre la mystique et la métrique arabe. Là-bas, il étonna plus d’un  en composant un poème en wolof suivant la métrique arabe qu’il dédia à Ahmadou Bamba. «  Ce poème, rapporte Thierno Ly, a été classé premier par le maître Ahmadou Bamba qui a demandé à ses disciples de composer, en sus du mémoire de fin d’études, un poème ». Pourtant, ses condisciples méprisaient ses talents et le prenaient, vu son jeune âge, comme un incapable. Ainsi commença une carrière poétique glorieuse et fleurissante.
Serigne Moussa Kâ , de sa mère Absa Seck , est un neveu de Serigne Touba et, bien que sa famille ait des origines tukuloor, est un Wolof qui a comme langue maternelle le wolof. De surcroît, il maniait à la perfection la langue arabe comme son maître et maîtrisait le Coran qu’il savait réciter par cœur et traduire, donc il était un « Kàaŋ foore », c’est-à-dire un érudit qui à son tour pouvait former sa propre école en vue de former d’autres érudits.
Moussa Kâ faisait de Serigne Touba son maître et était donc son très proche parent comme le montre l’arbre généalogique tiré de ses propres écrits et dont nous avons disposé grâce à Serigne Thierno Ly, un de ses disciples.
B. La généalogie 
Serigne Moussa Kâ est lié à Serigne Touba par leur ancêtre commun du nom de Mouhammadoul Khairi M’backé plus connu sous le nom de Mame Mahrame M’backé qui était le mari des deux femmes qui ont donné naissance aux grands-parents de Moussa Kâ ; il s’agit de Sokhna Mbaye née à M’bayène Thiasdi dans le Jolof et Sokhna Absa N’diaye née à Mouye dans le même Jolof . Ces deux femmes donneront naissance respectivement à Ma Abdou M’backé et Seynabou M’backé qui à leur tour donnèrent respectivement naissance à Aïssatou M’backé et à Ahmadou Seynabou Seck.Du mariage entre Aïssatou M’backé et Ahmadou Seynabou Seck naquit Absa Seck la mère de Serigne Mousa Kâ.
Du côté maternel, Moussa Kâ est un Wolof de parents wolof nés dans le Jolof et le Baol. Son père Ousmane dit Ngagne Awa Kâ est lui-même né à Ndillgui. Serigne Moussa Kâ est un cheikh comme son homonyme Moussa Kâ né à Romnane dans la région de Louga. Aucun des deux n’est Peulh et analphabète.
Après cette description de sa naissance et de sa généalogie, voyons à présent sa vie et de ses occupations.
II. Vie et Occupations de Moussa Kâ
Moussa Kâ, comme beaucoup de cheikhs mourides, a passé le plus clair de son temps partagé entre les champs, les écoles et sa famille. L’éducation occupe une place de choix dans cette confrérie mouride. De même, le travail de la terre a permis aux marabouts d’assurer leur autosuffisance alimentaire et de s’enrichir en même temps. Nous parlerons d’abord de Moussa Kâ et de sa vie de père de famille ; ensuite de l’homme et de ses écoles ou daara.

  Moussa Kâ et ses daara
La photo, la seule dont dispose la famille de l’illustre poète a été prise à Dakar. On y voit Serigne Moussa Kâ emmitouflé d’une jelaba,  tenant un chapelet. Serigne Thierno Ly nous a confié qu’il avait reproduit cinq cents exemplaires de cette photo qu’il a vendus à vingt-cinq francs pièce. Thierno Ly dit que Moussa Kâ, son maître était de taille moyenne et de teint clair un peu noirci par la varicelle.
Né à Ndillgui, Moussa Kâ a  fondé  le  village de Manna Kâ en 1926 d’où il apprit la mort de son maître en 1927 à Diourbel. Poussé par le goût de l’aventure et le désir d’étendre les frontières du Mouridisme, il installera des daara dans  le  Saloum, à Back Samba Dior et à Guinguinéo. Il a auparavant fondé Satté, un village non loin de son fief, sous l’ordre de Serigne  Touba.  Aujourd’hui, il existe une école dirigée par Moussa Kâ de son vivant à Mbeune, Diamaguène et Loumbel Saya.
Tous ces endroits étaient animés par la culture de l’arachide et l’apprentissage du Coran et de la mystique musulmane. A la mort de son maître, Serigne Fallou M’backé qui sera le deuxième calife du Mouridisme le trouvera à Manna Kâ et restera son maître jusqu’à sa mort. Il lui offrit une demeure à Touba, dans le quartier de Touba Khaïra où il passera le reste de ses jours. A sa mort en 1966, Moussa Kâ ne laissa en héritage que ses daraa et une chambre en argile. Il a confié ses enfants à des tuteurs après les avoir initiés au Coran. Il avait vécu 75 ans en ce bas monde !
Serigne Thierno Ly, les larmes aux yeux, affirme que Moussa Kâ n’a jamais rien gardé pour lui-même et offrait tout ce qu’il possédait aux nécessiteux.
Conclusion :
On se trompe souvent sur le chroniqueur et homme de lettres Moussa Kâ, l’assimilant à un berger peulh que Serigne Bamba a gratifié de savoir. Rien en est ! Il est vrai que Bamba et son disciple sont d’origine peulh mais leur langue maternelle demeure le Wolof. On ne connaît pas d’écrits en Wolofal attribués à Serigne Bamba.
III. Extraits par Moussa Kâ

Il s’agit ici d’opérer une sélection rigoureuse à partir de laquelle nous parviendrons à révéler les emprunts, les adaptations, les calques, les alternances de codes. Si on sait que le poète Moussa Kâ, cet érudit et homme de lettres du 20e siècle avait une maîtrise parfaite de l’arabe qui, du reste, fut son véhicule idéel comme le fut le français pour Senghor et David Diop, il devient aisé et passionnant de ressortir son talent poétique le long de son œuvre. Ses poèmes sont psalmodiés aujourd’hui par les Mouridesqui y trouvent une voix de salut et des prières qui, à leur sens, seront exaucées par Allah. Le poème Geej gi a un titre symbolique. Il retrace sept ans d’exil et est inspiré de « Jazaa’u Shakuur » titre original d’un livre-récit qui constituait le carnet de bord se Serigne Touba lors de son exil gabonais.
Parler de la quintessence des poèmes ou des extraits de poèmes de Serigne Moussa Kâ semble bien nous dévier de l’analyse linguistique à la critique littéraire si nous voulons créer une différence entre les deux. A notre sens analyser un discours revient à lui assigner une valeur, qu’elle soit symbolique ou métaphysique. De ce point de vue, toute différence entre analyse et critique serait absurde.
Tout compte fait, Serigne Moussa Kâ peut être vu comme un traducteur de la pensée mouride dans sa démarche poétique et son dévouement envers le fondateur du Mouridisme. Il est un traducteur  hors pair dans la mesure où il a rendu en wolof des textes qui enseignent la tradition prophétique et les préceptes de l’Islam.
  Même si poésie rime parfois avec exaltation de la nature, celle des Wolof du Sénégal, à partir de la pénétration de l’Islam, se révèle moralisante pour ne pas dire islamisante et islamiste à la fois. Ces deux tendances seront accélérées par la colonisation qui, du reste, est une entreprise modernisante. Car, devant le fait ou phénomène colonial, les Sénégalais désespérés vont se réfugier dans l’Islam. Ce refuge leur permit de remodeler leur art poétique en l’accommodant à la prosodie arabe et aux valeurs islamiques. Serigne Moussa Kâ est d’une inspiration très débordante, si débordante qu’il confiait à ses disciples ou condisciples, lorsque lui venait le moment d’écrire qu’il devait se « déverser » c’est-à-dire qu’il devait déverser le flot spontané de son inspiration.
Sa poésie est très idéologique. On peut d’ailleurs parler de « mourid-al » au lieu de « wolof-al ». En d’autres termes Moussa Kâ « mouridisait » son style à travers les règles de la poésie wolof .Sa poésie est un véritable trait-d’union entre l’endoctrinement et l’attrait stylistique.
Pourtant, une chose semble très bizarre car, si on lit Senghor, Césaire et consort, on sent leur très forte emprise sur la langue du colon alors que Serigne Moussa Kâ cite plutôt le Coran. Une approche typologique  de l’œuvre de Serigne Moussa Kâ nous amène à une catégorisation de ses poèmes en trois parties. La première catégorie de poèmes recoupe une manière propagandiste d’exhorter  les croyants à se ruer vers un nouveau mode de pensée et un nouveau style de vie qu’englobe le Mouridisme. Il fait usage de deux procédés rhétoriques qui consistent à révéler les « insuffisances » des autres confréries, les nouveautés et le caractère révolutionnaire de la confrérie naissante d’une part et d’autre part à avancer par  les poèmes le salut que propose la nouvelle orientation religieuse en s’appuyant sur des versets coraniques qui corroborent ses idées et son postulat.
 Une deuxième catégorie de poèmes vise essentiellement à consolider la foi des nouveaux adeptes. Là, le poète use d’un style captivant pour maintenir les endoctrinés dans l’engrenage du Mouridisme de façon pérenne. Il crée deux procédés conceptualisés autour de deux notions antinomiques et quasi homonymiques : le mouride par opposition au maride ; la première notion caractérisant la dévotion totale et même fanatique.
La troisième et dernière catégorie de poèmes révèle un ton pathétique. Ce sont des poèmes de lamentations, de suppliques adressés au fondateur du Mouridisme pour bénéficier de sa bénédiction éternelle face aux fléaux de notre temps que Cheikh Ahmadou Bamba a qualifié de « fin des temps » (Aaxiru zamaan) qui est le titre d’un de ses poèmes dans lequel il conseille, avertit et propose salut et bénédiction éternel. Un siècle avant le phénomène de la mondialisation et de la globalisation, cette époque du  « monde fini » a été prédit. C’est, bien sûr, là le don de prémonition des poétes que Charles Baudelaire qualifiait d’élus. En effet l’univers « carcéral » dans lequel étaient plongés le fondateur du Mouridisme et ses premiers disciples traqués de partout fit d’eux des symbolistes et des mystiques pour ne pas dire des soufis hors du commun..
Nous l’avons dit tantôt : Serigne Moussa Kâ est un propagandiste qui entend alors éveiller ou éclairer la lanterne des analphabètes. Est analphabète dans sa logique celui qui n’est pas instruit en arabe. Cet objectif d’atteindre les illettrés pousse donc le poète à composer en  langue  vernaculaire. Mieux, Moussa Kâ véhiculise le wolof en lui assignant  une place de choix dans ses écrits.
Cependant, il y a un paradoxe à vouloir instruire des illettrés dans leur langue en recourant  un système d’écriture tiré d’une langue étrangère très complexe et en citant à outrance cette langue étrangère. Serigne Moussa Kâ, en effet, a présenté des poèmes énigmatiques. N’enfonce-t-il  pas d’avantage ses interlocuteurs illettrés dans plus d’ignorance par son style exceptionnel et quasi irascible ?
Il convient tout simplement de laisser la réponse au public qui le voit, malgré tout, comme un saint doublé d’un poète qui allie le beau à l’énigmatique pour atteindre les cœurs et faire des adeptes, des adhérents et des convertis.

                                                                                                               Dr El Hadji Mansour MBOUP
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